La dépendance sociale

Lorsque la maladie alcoolique deviendra  trop évidente, commencera la phase de la lutte ouverte, où toutes les instances sociales vont progressivement rejeter l’alcoolique.

Pendant très longtemps encore, le sujet va arriver à se persuader qu’il n’est pas alcoolique en «buvant un coup» chaque fois qu’il sera amené à en prendre conscience.

C'est l’éludation qui continue et qui aboutit au fait que tout l’entourage est maintenant persuadé qu’il l’est sauf une personne : l’alcoolique lui-même.

Ceci aboutit à détériorer complètement la relation entre le malade et son entourage : le malade se sent persécuté par l’entourage. L’entourage se sent dupé par le malade qui fuit sans arrêt, accumule les problèmes, nie sa maladie ou, quand il la reconnaît, fait des promesses qu’il ne peut tenir du fait du manque. Il s’ensuit une agressivité mutuelle qui va aboutir à de la violence et à des rancunes bilatérales (l’ardoise) qui vont gêner considérablement ensuite le traitement de la maladie puisque à des problèmes de santé physiques et psychologiques, vont s’ajouter d’énormes problèmes sociaux, presque toujours les mêmes. 

Les problèmes sociaux vont se situer à différents niveaux :

Dans le monde du travail, la société a toujours une mauvaise conscience par rapport aux alcooliques. Cette société en effet s’alcoolise, considère comme bien vivre le fait de boire, en même temps qu’elle rejette massivement l’alcoolique comme sujet mal ou trop buvant. Pendant longtemps, le monde du travail va tolérer de la part de l’alcoolique des fautes professionnelles qu’il ne tolérerait pas de la part des autres. L’alcoolique ainsi, à son insu, va accumuler un dossier contre lui où se mélangent les fautes professionnelles, les voies de fait sur les lieux du travail, les absences injustifiées, les accidents de travail répétés, la baisse des capacités de travail, etc. Un beau jour, la limite de tolérance sera dépassée et pour une cause souvent minime, qui n’aurait pas donné lieu à sanction chez son collègue, l’alcoolique sera dégradé ou licencié. Il vivra cette sanction comme une persécution. Se retrouvant au chômage, il sera vite repéré comme alcoolique à l’embauche et aura plus de mal qu’un sujet normal à retrouver du travail. Lorsqu’il en retrouvera, ce sera toujours à un poste moins qualifié que celui qu’il avait avant. La meilleure chance qu’il lui reste au terme de ce cursus est d’être reconnu comme invalide, ce qui lui permettrait d’utiliser la pension pour continuer de « soigner » sa toxicomanie.

La justice souvent sanctionne l’alcoolique parce qu’elle ne connaît pas les problèmes de la dépendance physique. Ainsi, un alcoolique dépendant peut être tout à fait normal dans son comportement avec deux grammes d’alcool dans le sang.

Depuis des années, son corps est habitué à ces quantités considérables d’alcool et s’en est arrangé grâce à la tolérance. C’est lorsque l’alcoolique est en manque, à  1,20 g  par exemple d’alcool dans le sang, qu’il risque de devenir dangereux au volant du fait du manque et des conséquences qu’il entraîne sur le caractère et le comportement.

La justice sanctionnera donc cet alcoolique à partir de barème d’alcoolémie établi chez les non buveurs qui s’alcoolisent, loi tout à fait valable en l’occurrence chez ces sujets mais complètement inappropriée pour le malade devenu dépendant.

En ce qui concerne le domaine de la santé 

il faut bien reconnaître que le corps médical connaît très mal les phénomènes de dépendance et continue de soigner le malade alcoolique comme s’il s’agissait d’un sujet tout-venant. Ceci aboutit à des conseils inappropriés, à des ordonnances souvent hasardeuses, à des hospitalisations qui n’avancent guère le problème si ce n’est de faire un bilan et un sevrage qui ne durera que le temps d’hospitalisation faute de prise en charge adaptée.

En outre, le corps médical se trouve pris entre deux feux, d’un côté le malade qui redoute la confrontation au médecin, de l’autre l’entourage qui met tous ses espoirs sur sa personne, ceci aboutit très souvent à une collusion inconsciente entre l’entourage et le médecin, transformant celui-ci en un élément persécuteur de plus.

La famille en effet, même avec les meilleures intentions du monde, va devenir persécutante à son insu. Pas plus que le malade, elle ne sait qu’elle a affaire à un drogué et elle va donner des conseils qui seraient judicieux pour un sujet normal mais qui sont totalement inadaptés pour un drogué ; il s’ensuit des conflits qui vont aller en s’aggravant, de la violence et un véritable calvaire autant pour le malade que pour son entourage.

Il y a le malade : le malade lui-même et la relation qu’il entretient avec cet entourage. Au bout d’un certain nombre d’années, l’entourage, s’il n’est pas devenu aussi malade que le malade lui-même, n’aura qu’une ressource de survie : prendre la fuite. Il s’ensuit un nombre considérable de divorces dans la maladie alcoolique.