La dépendance physique

La dépendance, c’est la perte de la liberté de s’abstenir d’un produit. Cette notion de dépendance est la notion fondamentale qui doit reléguer dans les oubliettes le fait que c’est la quantité d’alcool bu qui fait ou pas l’alcoolique.

Une triple dépendance

Cette dépendance est en fait triple : d’abord psychologique puis physique (dans le corps) puis sociale : le sujet devenu alcoolique perdant ce qui faisait préalablement son autonomie sociale.

La dépendance physique

C’est la perte de la liberté du corps du malade de s’abstenir d’alcool. Cette dépendance a en fait un support chimique tant au niveau du foie du malade que de toutes les cellules de son corps : c’est au niveau du foie que l’alcool est dégradé, se transformant en acétaldéhyde d’abord puis en produits nommés acétates qui ne sont autres que du vinaigre : plus le sujet va boire, plus le foie, par mécanisme d’adaptation, va sécréter d’enzymes capables de transformer cet alcool en vinaigre, plus la dégradation se fera rapidement. De même, plus les cellules vont être mises en contact avec l’alcool qui est dans le sang et les milieux extra-cellulaires, plus ces cellules vont s’adapter à vivre dans cette ambiance, notamment en modifiant la perméabilité des membranes qui les entourent.

Ceci aboutit à un phénomène remarquable qui est la tolérance que l’on peut résumer en somme à un adage : « plus on boit, mieux on supporte l’alcool ». On imagine dès lors que si un sujet utilise l’alcool à d’autres fins, du fait de la tolérance, il sera amené à augmenter les doses pour continuer d’obtenir le même effet.

Chez certains sujets (8 % de la population) cette augmentation progressive des doses, du fait de la tolérance, va aboutir à l’accumulation dans le cerveau du premier dérivé de l’alcool qu’est l’acétaldéhyde qui va se combiner avec les substances chimiques du cerveau pour aboutir au bout d’une dizaine d’années en moyenne à la mise en place d’une usine chimique qui, à partir de ces deux matériaux, va se mettre à produire des substances chimiques pour le moins bizarres, sources de la dépendance.

Ces substances chimiques ont été isolées autour des années 1970 et ont été dénommées endorphines «like» (THPV ou tétrahydropapavéroline notamment). Ce sont de véritables produits morphiniques. Ces endorphines « like » vont bloquer les endorphines naturelles du sujet (produit morphinique que fabrique tout mammifère et indispensable à la survie). La conséquence inéluctable est que le corps de ce sujet va dépendre pour sa survie d’endorphines venues de l’extérieur, via l’alcool.

Il fonctionnera avec l’alcool comme une voiture fonctionne avec l’essence, c’est la dépendance physique : qu’il n’apporte plus d’alcool et ce sera le manque, expérience éminemment douloureuse que seuls peuvent connaître les drogués.

Un sujet en manque n’a plus qu’une seule activité possible : chercher à combler ce manque, c’est-à-dire se remplir à nouveau d’alcool. Plus rien d’autre ne compte. Le sujet est devenu toxicomane, mais c’est un toxicomane qui s’ignore. Chaque fois qu’il sera obligé de combler son manque, il trouvera un prétexte pour le faire, puis une justification pour se l’expliquer sans trop se culpabiliser. Et se faisant, il pourra pendant des années ignorer l’expérience du manque qu’il vit vingt à cinquante fois par jour.

À ce stade ultérieur, tolérance, dépendance vont aller s’accentuant au fil des années, ce qui va obliger le sujet à augmenter perpétuellement les quantités d’alcool ingérées en une spirale sans fin, jusqu’au moment où le corps, se dégradant de plus en plus, va devenir intolérant : période difficile pour l’alcoolique apparaissant au bout de vingt à trente ans (s’il n’est pas décédé préalablement) où il dépend d’un produit pour sa survie que son corps ne supporte plus.