L'abstinence

Une nouvelle identité : abstinent

Il est fondamental que le malade puisse comprendre cela et qu’à partir de cette constatation, il soit amené à se forger une nouvelle identité : celle d’abstinent.

Ceci n’est pas simple, car être abstinent dans une société qui s’alcoolise, c’est être à nouveau mis en marge de la société.

Cette abstinence entamée va aboutir au sevrage ; ce sevrage est en fait double :

Physique tout d’abord, le corps est très rapidement sevré, en dix ou quinze jours maximum, il recouvre son autonomie par rapport à l’alcool, il n’a plus besoin d’alcool pour fonctionner.

Le sevrage psychologique, par contre, va être beaucoup plus long et demandera plusieurs années. Dès l’abstinence installée, il est fondamental de distinguer deux périodes qui vont suivre. - Une première période que l’on pourrait qualifier de période sans alcool comme si la pièce de théâtre qui se jouait avant continuait de se jouer avec un personnage en moins, l’alcool. C’est la période dure qui durera plusieurs années, où le sujet, dès qu’il sera tendu, quelle qu’en soit la cause, se retrouvera confronté au besoin d’alcool, c’est-à-dire au manque psychologique. C’est une période où il est fondamental de préserver les modes de compensation au manque : ces compensations vont au départ plutôt se faire avec la bouche : tabac, café, besoin perpétuel de boire du liquide, boulimie etc.

Les semaines passant, ces compensations deviendront de plus en plus élaborées au fur et à mesure que les premières s’atténuent : besoin d’action, de rencontres, de se faire plaisir. Cette période est caractérisée aussi par le fait que progressivement le malade va tenter de résoudre tous les problèmes qu’il avait accumulés avant son abstinence. 

Plus il arrivera à s’identifier comme malade alcoolique et à le dire aux autres, plus rapidement seront résolus les problèmes de la période d’avant. La multiplicité des difficultés que rencontre le malade dans cette phase est telle qu’assez souvent, surtout s’il s’isole, il risque de rechuter.

Il est fondamental à cet égard, de voir la rechute non pas comme un retour au point de départ mais comme une pause dans la progression qui va l’amener à une abstinence stable.

Cette façon de voir la rechute évite de la dramatiser, cela lui permet d’en parler à ceux qui peuvent l’entendre et bien souvent lui permet d’interrompre la rechute avant que la dépendance physique majeure ne réapparaisse.

La nouvelle abstinence est plus solide que l’abstinence d’avant la rechute.

En définitive, pendant cette phase sans alcool, le malade va réapprendre à vivre, à nouer de nouveaux contacts avec son environnement mais aussi et surtout avec lui-même. Vivre est le meilleur apprentissage de la vie et en fin de compte, au bout du chemin, le malade aura appris à se connaître. Se connaître, c’est-à-dire s’accepter comme être désirant, accepter les limites de ses désirs, apprendre à les différer parfois et reconnaître les désirs de l’autre. En fin de compte, apprendre à s’aimer. Lorsque le malade en sera arrivé à cette aventure prodigieuse, l’on pourra dire qu’il se situe dans la phase hors alcool.

C’est une autre pièce de théâtre qui se joue où le personnage alcool n’a jamais été plaisir offert ni objet persécutant. Le manque d’alcool a disparu, par contre, le malade est capable de manipuler l’alcool dans cette société qui s’alcoolise. Il est capable d’offrir l’apéritif à ses amis sans frustration, en acceptant l’idée que ce produit n’a pas du tout la même fonction pour eux et pour lui.